Booba : ce que je n’aime pas, ce sont les gens qui disent (on est une famille parce qu’on fait du rap français)

Par , publié le 17/11/2010 à 11:42 - 3 133 vues
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De l’autotune, des biceps, un parfum de Miami, le tout à la sauce boulognaise, Booba, c’est ça et un peu plus : une trajectoire singulière, voire solitaire, un style et des choix qui attirent enthousiasme et dédain, une discographie qui commence à en imposer sérieusement. Son cinquième album solo sort dans une semaine. C’est le onzième recueil de chansons si on compte les mixtapes et les albums de son groupe d’origine, le déjà mythique Lunatic.

L’interview ne revient pas sur tout, n’aborde peut-être même pas le principal. Rien de tel qu’un dialogue de sourds pour entendre des choses ? En filigrane, un guide de compréhension du rappeur et peut-être du rap : c’est de la boxe, il y a des règles, immuables, pas 30.000 façons de faire les choses, des coups à porter, beaux et bien faits, des déplacements à gérer, des victoires à remporter.

Est-ce qu’il y a un blues de la punchline ? Des moments de manque d’inspiration…
Booba : Bien sûr, il y a un blues de tout.

Et ça t’énerve ? Comment ça se passe ?
Il faut attendre. C’est comme la page blanche de l’écrivain.

Est-ce que tu t’y prends comme un écrivain ?
Je ne sais pas comment s’y prend un écrivain. Je ne sais pas s’il faut aller s’asseoir dans un parc et méditer. Moi, ça me vient n’importe quand. (Lire l’essai sur Booba dans la Nouvelle Revue Française dans lequel il est comparé à Céline et Genet: ici).

Sous la douche ?
Sous la douche, dans l’ascenseur, en voiture. Ça vient souvent en voiture, parce que j’écoute beaucoup mes instrus dans la voiture.

Est-ce qu’il y a des phrases qui tournent en boucle dans ta tête, qui représentent pendant une période ce que tu ressens ?
Des phrases de moi ? Des punchlines, ouais.

Mais des phrases auxquelles tu penses souvent…
Des phrases qui sont tout le temps dans ma tête ?

Oui.
Oui. Rien en particulier, mais j’en ai dans mon téléphone.

C’est-à-dire, dans ton téléphone ?
Bah, je note mes punchlines dans mon téléphone.

Mais…
Je ne comprends pas ce que tu veux dire.

Au niveau de ce que tu vis, à un moment tu trouves une phrase très précise pour le décrire…
Une punchline.

Alors toi, punchline, ça veut dire que tu la notes et c’est bon, ça te fait une chanson, et…
Ah non, ça me fait juste une punchline. Une phrase, deux phrases, c’est tout. C’est une métaphore, quoi, une punchline, un truc fort.

Oui, oui (le moment où j’ai compris qu’il fallait arrêter avec mes questions romantiques confuses ndlr).
Bah, c’est ça que tu me demandes, un peu. Une phrase forte à laquelle je pense, oui, il y en a.

Oui, OK. Sur Internet, il y a des gens qui citent leurs punchlines préférées de toi. Est-ce que tu as des punchlines préférées de toi ?
Oh la la, j’en ai tellement ! « Sur le podium, il n’y a que nous. Si tu veux t’asseoir sur le trône, faudra t’asseoir sur mes genoux. » Je l’aime bien, celle-là, elle n’est pas trop sale, elle est assez classe. J’en ai plein d’autres, dans d’autres registres. Je ne les ai pas forcément en tête. Quand il m’arrive d’écouter d’anciens morceaux, j’en repère des nouvelles que j’avais oubliées. J’en ai pas mal, des punchlines.

Tu n’as pas l’impression d’être une machine à punchlines ?
Si. Une machine de guerre.

C’est une position qui te…
C’est ça qui fait un rappeur. Les punchlines. Tu n’as pas de punchlines, tu n’es pas un rappeur. Si tu ne fais que citer des trucs, dire des histoires, que c’est plat, qu’il n’y a pas de rimes, pas de métaphores, tu es un mauvais écrivain.

J’ai l’impression que tes morceaux sont faits de beaucoup de punchlines…
… pas beaucoup de thèmes.

… pas beaucoup de thèmes, très peu d’histoires et rien d’approfondi. Dis-moi si tu n’es pas d’accord.
Ca dépend, quand il y a un thème, c’est approfondi. Quand c’est du freestyle, c’est de l’egotrip, des choses très brèves. J’ai un morceau où je dis « va dire au chauffeur que je pose mon cul où je veux comme Rosa Parks », je n’ai pas besoin d’approfondir, pour moi c’est profond. Je ne m’étale pas. Ceux qui doivent comprendre comprennent. Je ne m’attarde pas sur un sujet, je dis les choses en uppercut, une phrase électrochoc qui résume tout. Par contre, sur un morceau comme Killer, je parle d’un couple, là c’est approfondi.

C’est celui où tu parles d’une dame, c’est ça ?
D’une demoiselle, oui.

C’est nouveau ?
C’est un thème que je n’avais pas abordé. C’est la musique qui m’a inspiré ce thème-là. J’ai dû avoir une punchline qui parle de ça, et j’ai décidé de faire un morceau autour de la phrase.

Tes punchlines uppercuts, tes textes sont de plus en plus économes, non ?
J’ai toujours écrit de cette manière.

Alors qu’est-ce qui change ?
Mon âge, les prods, la forme parfois ; par exemple, j’ai fait un piano-voix. Le fond reste le même. C’est toujours moi, toujours B2O, c’est la vie, le jour, la nuit, le soleil se lève, le soleil se couche, on mange, on va aux toilettes, il se passe des choses, des choses bien, des choses mal, c’est la vie, quoi. Rien ne change vraiment.

Tu chantes, aussi. Ça, ça a changé.
Ça, oui, c’est nouveau.

Et ça sort d’où ?
Ça sort de l’autotune qui permet de chanter quand tu ne sais pas chanter. Je suis très musical, j’ai beaucoup de mélodies en tête, mais je ne suis pas chanteur, alors l’autotune me permet d’aller plus loin, de me renouveler en quelque sorte.

Dans le précédent album, tu t’en servais mais pas de cette façon-là.
Ce n’était pas poussé comme dans celui-ci.

Tu vis partiellement aux Etats-Unis, j’imagine que tu parles anglais, est-ce que ça t’arrive de rapper en anglais ?
Non. Ce n’est pas ma première langue, je ne suis pas capable d’écrire ce que j’écris en français, en anglais. Je pourrais écrire en anglais mais ce serait très basique. Je serais capable de rapper mais ça ne volerait pas bien haut.

Tu penses qu’un jour, tu auras le niveau ?
Peut-être, mais je ne cherche pas à rapper en anglais. Peut-être que dans trois-quatre ans, ça viendra instinctivement et que je m’amuserai avec la langue américaine comme je m’amuse avec la langue française.

En tout cas, tu n’as pas de but de carrière aux Etats-Unis.
Non.

Quelles directions as-tu donné concernant les prods ?
Pas de direction. Tout droit, c’est la seule direction. Au feeling, comme une boîte de chocolats : celui-ci, j’aime bien ; celui-là, j’aime bien. Je cherche à innover, je m’entoure de gens qui sont frais artistiquement, ils m’envoient leur fraîcheur, je rajoute ma fraîcheur et ça reste dans l’air du temps. En général, je prends, j’écoute, ça me plaît, je mets de côté. Je ne fais pas une réunion avec tous les producteurs en leur disant « l’album, ça va être ça ».

Pourquoi as-tu appelé l’album Lunatic ?
Lunatic, c’est symbolique. C’est ce qui m’a créé, c’est ma formation rapologique et business, puisqu’on avait monté notre label à cette époque. Et dix ans après, je retourne en indépendant. C’est un peu la fin d’un cycle et le début d’un autre. C’est un nom qui me tient à cœur, qui s’est éteint vite, du fait de la séparation du groupe après le premier album. Donc, c’est un peu un hommage.

Tu ne fais pas un trip sur le mot ‘lunatique’ en lui-même.
Non.

Parce que moi, je te trouve toujours d’humeur égale.
Il y a un sujet, je ne sais pas si tu l’abordes souvent, c’est la gestuelle dans tes clips.
Ah non, on ne m’en a jamais parlé.

Et moi, ça m’intéresse parce que je la trouve hyper bien, minimale, précise, élégante, charismatique.
Comme moi, quoi.

Oui, oui.
C’est vrai, je ne suis pas foufou, moi. Je suis assez calme.

Est-ce que c’est quelque chose que tu travailles ?
Non, pas vraiment, je ne m’entraîne pas devant la glace. Ça se travaille sans se travailler, tu fais des concerts, tu bouges… C’est comme quand tu fais des arts martiaux, quand tu es en combat, tu te déplaces comme il faut se déplacer sans y penser. Après, chacun a son déplacement naturel. Je n’en fais pas trop. Quand je ne suis pas sûr, je ne fais pas. Il y en a, quand ils ne savent pas quoi faire, ils sautent partout. Pour certaines prises dans les clips, je ne bouge pas, j’ai les bras croisés, je me plante sur le béton et je rappe.

Il y a un truc avec les muscles, aussi. Ta musculature s’est développée au fil des années. Tu vas me dire que c’est l’âge…
C’est l’âge et c’est la muscu.

La muscu, elle te sert à quoi ?
Il n’y a pas que la muscu, mais c’est personnel : bien dans son corps, bien dans sa tête. À une époque, je ne faisais pas de muscu, je fumais du shit tous les jours, je ne me nourrissais pas correctement.

Et à quoi sert le fait de montrer ses muscles ?
Je suis un mâle dominant. Comme les lions, les paons, comme les chiens qui font le beau, c’est un truc de macho. Et ça montre aussi une discipline. C’est de la souffrance, la muscu, ça fait chier, ça fait mal, ça montre que tu es capable de le faire.

Est-ce que tu cherches à être le rappeur le plus sexy ? Est-ce que l’idée te plaît ?
Ça me plaît d’être frais, ça me plaît de plaire. Je ne cherche pas à être le rappeur le plus costaud, j’ai mes limites, je ne cherche pas à être Arnold Schwarzenegger. 100 kg, ça me va très bien. Je ne suis pas dans un esprit de bodybuilder.

Dans les clips, certains sont dans des rôles de séduction avec les filles, et toi, pas trop.
Ce n’est pas mon truc. J’aime bien jouer des personnages qui me ressemblent. Je ne suis pas très romantique, je suis un peu froid. Je n’aime pas être avec trois meufs sur moi, parce que ce n’est pas moi, je ne suis pas comme ça et ça ne me fait pas fantasmer. Même dans le clip de Caesar Palace je suis distant.

J’ai lu quelque part que tu as commencé dans le hip-hop comme danseur. Qu’est-ce que tu faisais exactement ?
Je faisais de la hype, du break, un peu comme toute personne qui était dans le milieu du hip-hop à l’époque. Je m’amusais, c’était sans ambition, j’aimais la musique. Tous ceux que je connais ont fait leur petit pas de break.

Tu as fait beaucoup de clips avec le réalisateur Chris Macari. C’est le cas de beaucoup de rappeurs. Tu n’as pas peur d’une certaine uniformisation ?
Non, parce que le travail se fait ensemble avec lui. Les scénarios, les idées… J’ai fait plusieurs clips avec lui et ils ne se ressemblent pas.

Tu clashes souvent le rap français, les rappeurs. Tu dis que tu n’en as rien à foutre et pourtant tu en parles tout le temps…
Je n’en ai pas rien à foutre, enfin si, mais dit comme ça, ça ne veut pas dire grand chose. Ce que je n’aime pas, ce sont les gens qui disent « on est une famille parce qu’on fait du rap français », ou d’autres qui ont une mentalité fermée, qui ne prennent pas de risque, qui n’évoluent pas, qui rappent sur le même type de beats. Sur mon précédent album, j’ai fait de l’autotune, tout le monde m’a critiqué. Deux mois après, tous les albums de rap français étaient remplis d’autotune. Des radios de rap refusent de passer ton morceau ou de vrais morceaux de rap et passent des titres commerciaux qui ne sont même pas du rap, qui parfois même sont des parodies. Ça va plus loin que « rien à foutre du rap français », c’est plein de choses.

Le rap c’est le seul genre musical qui parle de lui-même. Les rockers ne parlent pas de rock dans leurs chansons. Les chanteurs français ne clashent pas sur les autres chanteurs français, ou alors c’est rare…
Parce que le rap vient des quartiers et d’une certaine mentalité. C’est une musique très compétitive. « Nous, tel quartier, on est meilleurs que le quartier d’en face. » C’est très sportif, c’est comme si on était des équipes. On clame tous notre département, on cherche la victoire. Les autres musiques, ce n’est pas comme ça. Et le rap, c’est une performance. Dans le rock, c’est le guitariste qui fait une performance. Le rap, c’est une performance de flow, de débit, d’écriture. On parle des autres parce qu’on se compare tout le temps, c’est une compétition.

Qu’est-ce que tu aimes bien en ce moment en dehors du hip-hop ? (Interview réalisée fin septembre 2010 ndlr)
En ce moment, j’aime bien Taio Cruz, Tinie Tempah … Le R n’ B, ça compte ou pas ? J’aime bien Rihanna, j’aime bien ce qu’elle a fait sur le morceau d’Eminem .

Source : http://www.brain-magazine.com/index.php?option=com_content&view=article&id=4747:booba-uppercut-machine&catid=17:interviews&Itemid=6

Booba

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