Lefa (sexion d’assaut) : interview pour lesinrocks

Lefa (sexion d’assaut) : interview pour lesinrocks
Lefa

Lefa de Sexion d’Assaut: « L’homosexualité est condamnée dans les milieux machos »

Lefa de Sexion D’Assaut revient sur une interview où il se déclarait “homophobe à 100 %”. Rencontre croisée avec Louis-Georges Tin, porte-parole du Cran (Conseil représentatif des associations noires) et promoteur d’une journée d’action contre l’homophobie.

Le rap français est habitué aux polémiques. Sniper et ses détracteurs du Bloc Identitaire. La Rumeur et sa joute judiciaire de huit ans avec Sarkozy. NTM et ses procès avec les policiers. Ministère Amer et son Sacrifice de poulets. Orelsan et le scandale politiquement correct autour de Sale pute.

Mais la nouvelle salve médiatique entourant le jeune groupe Sexion D’Assaut réveille d’autres démons. Un premier chiffre éclaire l’ampleur des réactions à la suite de l’interview accordée au magazine spécialisé International Hip Hop : près de 300 000 albums vendus du CD L’Ecole des points vitaux. La Sexion a quitté l’underground. Et fait désormais bouger les collèges autant, sinon plus, que les cités. Logique donc que les propos tenus en interview par Lefa, un des huit membres du crew, suscitent la controverse en dehors du Landernau rapologique. « Homophobe à 100 % », le rappeur y développe une rhétorique haineuse qui imbibe nombre de rappeurs français, et gangrène le reggae dancehall jamaïcain.

Des dates de concerts sont annulées, les grands médias y vont de leurs éditos vengeurs, NRJ déprogramme les hits que sont Désolé ou Wati by Night.

Faut-il brûler la Sexion ? Bâillonner ces rappeurs au risque de donner du crédit à leurs propos ? Plutôt que de jouer la carte classique des « propos sortis de leur contexte » (air connu), Lefa et ses complices ont choisi d’assumer, de s’excuser et d’ouvrir le débat. D’où cette rencontre inédite entre Louis-Georges Tin, fondateur de la Journée mondiale contre l’homophobie et la transphobie, vice-président et porte-parole du Cran (Conseil représentatif des associations noires de France) et Lefa, alias Karim Fall, fils du jazzman éminent Cheick Tidiane Fall et rappeur de la Sexion. Et si ses propos irresponsables et condamnables donnaient finalement naissance à un électrochoc sur la scène rap nationale, qui n’a jamais sérieusement discuté de cette homophobie qui a trop facilement droit de cité dans les cités ? Les Inrocks ouvrent le débat. La parole est à l’accusé. Et à son contradicteur.

Comment a débuté cette polémique ?

Lefa – Il y a eu une interview avant la sortie de l’album L’Ecole des points vitaux, il y a six mois, dans le magazine International Hip Hop. J’y prononçais cette phrase : « Nous sommes homophobes à 100% »…

« Et on l’assume »…


Lefa – Non, ça a été écrit mais pas dit. Je vais dire ce que j’ai dit, et aussi ce que je n’ai pas dit, car on nous a prêté beaucoup de propos. Ça a redirigé l’article dans une dynamique qui n’était pas celle de l’interview. Quand je la relis, j’ai l’impression d’un groupe en colère avec un discours limite nazi. Je tiens à préciser notamment que la phrase « C’est une déviance qui n’est pas tolérable » n’a pas été prononcée. Maintenant c’est clair que ce que j’ai dit, je l’ai dit. L’interview a explosé il y a trois semaines. Ça a été repris partout, ça a fait scandale. Je me suis excusé auprès des gens que j’ai blessés. On est jeunes, on dit les choses crûment, on était mal informés sur l’homophobie et même sur l’homosexualité. Nous avons dit beaucoup de conneries. Le succès est arrivé très vite, on n’a pas pris conscience que des gens prenaient à coeur ce que l’on disait. On est restés dans notre bulle, sans voir l’impact produit. Maintenant, on tient à s’expliquer, qu’il y ait une prise de conscience sur ce sujet-là, autour duquel il y a une grande ignorance. On veut utiliser notre notoriété pour communiquer et distribuer une charte avec un texte sur la tolérance pour sensibiliser notre public.

M. Tin, vous êtes convaincu ? Ça n’est pas un peu facile ? Vu le tollé, pouvaient-ils faire autrement ?

Louis-Georges Tin – Ma première réaction a évidemment été l’indignation. Ça n’était pas la première fois : on a eu les artistes antillais Krys et Admiral T, Sizzla et Capleton au niveau international. Ce qui me semble important, c’est de pouvoir établir un dialogue, ça n’a pas toujours été possible dans le passé. Certains artistes s’enferraient dans leurs propos et en tiraient une espèce de fierté. On peut donner une seconde chance à un artiste à partir du moment où il y a des paroles, et des actes. Je vois bien la différence entre Sexion D’Assaut et Krys, par exemple. Krys, artiste guadeloupéen dancehall, homophobe, qui a violemment attaqué Vincent Mc Doom, appelant à le tuer. Il est invité sur un plateau télé, et on lui dit qu’il y a un invité surprise. Arrive Vincent Mc Doom. Krys se fait allumer en public, il s’excuse de façon forcée, piteux, mais il le fait quand même. Quelques semaines plus tard, il sort un titre, Vincent Mc Clown. On voit que ça n’est pas la même attitude. Il faut condamner très clairement l’homophobie. J’ai dit à Karim des choses très dures, sans mâcher mes mots.
Lefa – Il m’a tiré dessus !

Louis-Georges Tin – C’est très clair. Mais je ne suis pas là pour flinguer, encore moins empêcher la liberté des artistes. Et je crois qu’il faut sortir de l’idée que dès qu’on est noir, dès qu’on vient de banlieue – et là c’est le porte-parole du Cran qui parle -, on est condamné à faire des chansons homophobes, sexistes, antisémites ou Dieu sait quoi. Il n’y a pas de fatalité. Nous devons accompagner ceux qui sont dans une dynamique nouvelle, pas les enfermer dans celle qui était la leur.

Pourquoi, quand on est banlieusard, est-il impossible de s’affirmer comme homosexuel ?

Lefa – Ce phénomène-là existe non seulement dans la rue, mais dans tous les milieux machos comme le football ou les sports de combat. Dans la rue, tout est axé sur l’ego, la fierté, je viens de tel quartier, je ne suis pas une baltringue, etc. Et ce sont des milieux où l’homosexualité est condamnée. Où il y a des homos qui se cachent.
Louis-Georges Tin – Il y a un lien très fort entre sexisme et homophobie. Ce n’est pas un hasard si les homophobes sont les plus sexistes, et vice versa. Dans le sport, la police, l’armée, les entreprises très masculinisées, les élites, il y a un code de l’honneur où l’homme est supérieur à la femme. Un homme homosexuel est censé être efféminé, donc inférieur. Ce sont des idées odieuses, mais répandues.

Y a-t-il selon vous une incitation à l’homophobie via les textes de rap ? Ou bien les rappeurs qui ont des textes homophobes les écrivent-ils à cause de l’homophobie banlieusarde ?

Louis-Georges Tin – Ce sont des phénomènes qui se nourrissent mutuellement. On ne peut jamais identifier la cause et la conséquence. Si un meurtre homophobe a lieu, on ne peut pas dire : « Le jeune homme a écouté tel artiste, et du coup il a tué telle personne. » La société est plus complexe. Cela étant, certaines chansons reflètent l’homophobie ambiante, et contribuent également à la faire croître. Là est le danger.

Lefa – Il faut préciser que sur l’album, il n’y a aucun appel à la discrimination, quelle qu’elle soit. Sur Europe 1, Guy Carlier a prétendu avoir téléchargé l’album et y avoir entendu des propos homophobes. C’est faux, c’est un album qui appelle à l’union, au rassemblement. C’est pour ça entre autres qu’il s’est autant vendu, et c’est aussi pour ça qu’on retrouve toutes les tranches d’âge dans notre public, y compris des parents qui nous disent qu’ils aiment beaucoup ce qu’on dit.

Carlier citait des anciens lyrics comme : » Je crois qu’il est grand temps que les pédés périssent, coupe- leur le pénis, laisse- les morts, retrouvés sur le périphérique. »

Lefa – C’est hardcore. Ce sont des phrases qui ont été dites. On grandit, on se rend compte que c’est grave, on s’en excuse. On ne pense plus du tout comme ça, on était jeunes et cons. C’était il y a plus de cinq ans, et ça n’a jamais été commercialisé.

C’est curieux, vous parliez vraiment des homos ? Je croyais que c’était destiné à d’autres rappeurs.

Lefa – Il y a des fois où on dit « pédés » en parlant de mecs avec qui on s’est embrouillés, c’est vrai. Mais même si c’est le cas, ça reste homophobe. Un homo qui entend ça va se sentir concerné. C’est une attaque directe.

Vous avez annulé votre première partie de Jay-Z en juin dernier, à la suite d’un clash. En guise d’explication, vous avez rétorqué : » Il y a un moment où il faut dire non. On n’est pas des homosexuels »…

Lefa – Dans la rue, il y a des codes. Certaines expressions qu’on utilise peuvent blesser des gens. Quand je dis : « On n’est pas des homosexuels », je ne parle pas des gays, beaucoup de gens l’ont compris. Mais je comprends aussi que la communauté gay se sente attaquée. C’est une connerie de parler comme ça, mais c’est notre façon de parler. Tu connais NTM, tu sais bien que « Nique Ta Mère » n’est pas un appel à l’inceste.

Y a-t-il égalité de traitement entre l’homophobie des rappeurs et celle des politiques, comme le député UMP Christian Vanneste ?


Louis-Georges Tin – Lorsque des propos homophobes sont tenus par des Noirs, on leur reproche, à juste titre. Quand ils sont tenus par d’autres personnes, ça passe beaucoup mieux. Je ne veux pas que la lutte contre l’homophobie serve des intentions racistes. Je ne veux pas minorer la violence de certains propos tenus en banlieue, mais je ne veux pas non plus minorer d’autres formes d’homophobie dans d’autres milieux. Il faut être ferme, et aussi dire non à la récupération du combat contre l’homophobie pour lutter contre les banlieues. L’exemple de monsieur Vanneste est d’autant plus intéressant que c’est quelqu’un qui nous explique que l’homosexualité est une menace pour la survie de l’humanité – et il n’a pas été condamné pour ces propos -, et qui est également à l’origine de l’amendement de la loi du 23 février qui dit que la présence française outre-mer a eu un rôle positif. Il est à la fois homophobe et raciste, c’est intéressant.

Le rap français hardcore ne fait pas dans l’humanisme…

Lefa – On n’a jamais prôné la racaille attitude, la drogue, bien qu’on connaisse la rue mieux que certains. On n’a pas de complexe à dire qu’on a dit des conneries et qu’on s’en excuse. C’est ça, être un vrai mec. Quelqu’un qui reste sur ses positions alors qu’on vient de lui prouver qu’il a tort, ça n’est pas un bonhomme, c’est un con. Je ne suis pas homophobe, même si dans le passé je l’ai été. J’ai grandi.

Apparemment, la polémique n’a pas entamé les ventes.

Lefa – Il y a beaucoup de gens qui ont acheté l’album par curiosité malsaine, j’ai envie de dire. Il y a aussi ceux qui l’ont peut-être découvert en vacances et l’ont acheté à la rentrée. Il y a de la pub télé, on a lancé le clip de Wati by Night. Nous, on continue à travailler.

Le concert du Zénith à Paris est donc maintenu ?

Oui, le 5 novembre. On met un show énorme en place, avec des ingénieurs du son béton et des pros à la lumière.

On finit sur une note de promo, donc.

(Rires)

Source : http://www.lesinrocks.com/actualite/actu-article/t/52313/date/2010-10-18/article/lefa-de-sexion-dassaut-lhomosexualite-est-condamnee-dans-les-milieux-machos/

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